La lettre Dunod n°7

Janvier 2020

La lettre DUNOD

Innovation pédagogique

LE PARTAGE D'EXPERIENCE N°1

Christian Den Hartigh

La pédagogie agile

 

Je suis professeur de français dans un collège public de l’Education Nationale. Je découvre le monde de l’agilité en 2012 parce que j’essaie de mettre en place, depuis 2009, le socle commun de connaissances, de compétences et de culture.
Le socle est une innovation majeure du système éducatif puisqu’il officialise l’obligation de prendre en compte les capacités et compétences de chaque élève. Ce document montre enfin clairement le caractère complexe et particulièrement délicat de la pédagogie. En effet, communiquer avec des individus pour les accompagner dans
l’assimilation de connaissances et la compréhension de concepts n’a rien à voir avec la fabrication d’un objet aussi compliqué soit-il. Un être humain ne se façonne pas.
En 2009, je découvre comme tout le monde le texte du socle. Je suis perplexe et démuni. Comment agir ? Comment intégrer les domaines de compétences dans les heures de cours ?
Je me rends compte que je ne peux obtenir d’aide car aucun enseignant n’a enseigné avec le socle avant 2008. C’est la raison pour laquelle je commence à chercher des solutions. D’abord autour de moi, en allant visiter des écoles maternelles et primaires.
Puis je consulte des professionnels qui acceptent de m’aider : une pédiatre, un moniteur d’auto-école et un architecte. Comment travaillent-ils ? Comment apprennent-ils ? Les discussions me donnent des premières pistes pour révéler les compétences.
Influencé par ces multiples visites, je commence alors à modifier mes pratiques pédagogiques pour être au plus proche du socle, mais je piétine.
En 2011, je découvre le lean, c’est-à-dire la réflexion individuelle et la mise en place de l’apprentissage autonome qui fait la réussite des usines Toyota. J’apprends ainsi ce qu’est la roue de Deming et l’approche scientifique appliquée à l’apprentissage. En 2012, enfin, découverte du monde de l’agilité : ce sont de petites équipes de programmeurs
informatiques auto-organisées parvenant à construire haut la main des produits complexes pour leurs clients. En résumé, lean et agile permettent à chacun d’apprendre et de réussir dans un environnement complexe, en prenant en compte les contraintes, les individus indécis et les informations changeantes. C’est exactement ce que demande le
socle commun à travers les cinq domaines de compétences : la prépondérance des connaissances pour pouvoir agir à bon escient.

Etre agile, ce n’est pas agir dans l’improvisation ou la précipitation. L’agilité demande de la rigueur, du courage, de la transparence dans la communication et surtout la capacité à pouvoir se remettre en question.
C’est respecter un Manifeste pour le développement Agile de logiciels créé en 2001 par dix-sept informaticiens : un concentré de réflexions et de conseils permettant de mener à bien un projet informatique. L’agilité devient donc à mes yeux un nécessaire état d’esprit pour mettre en oeuvre le socle commun et le programme de français.


Un Manifeste pour le développement Agile d'apprenants


Après avoir piétiné pour comprendre le socle et pour pouvoir l’appliquer, je transpose et adapte le Manifeste à l’enseignement. Ainsi, pour un système éducatif, le Manifeste pour le développement Agile d'apprenants contenant les quatre valeurs est :


Découvrir de meilleures façons de développer des solutions par notre pratique et en
aidant les autres dans leur pratique.
Grâce à cette prise de conscience, être capable de valoriser :
- Les individus et leurs interactions plus que des outils et des processus.
- Des prises de décisions individuelles et collectives plus que des retranscriptions de
théories.
- La collaboration enseignant-parties prenantes plus que des instructions et des
règlements.
- La réponse au changement plus que le respect d’un plan.
Précisément, même si les éléments de droite ont de la valeur, nous reconnaissons
davantage de valeur dans les éléments de gauche.


Ce Manifeste est le socle d’une pédagogie agile. À partir de ces quatre valeurs, j’adopte diverses influences :
- dans l’agilité avec le cadre de travail Scrum et l’utilisation de méthodes telles que Extreme Programming, Crystal Clear, ou Software Craftsmanship ; 
- avec le lean, mes principales influences sont le kanban (flux tiré des tâches et communication transparente), Poka Yoke (des détrompeurs), gemba (apprentissage sur le terrain), kaïzen (les apprentissages à petits pas) ou les bacs rouges (la mise en valeur des erreurs pour apprendre).
Il faut savoir que lean et agile reposent sur un constat très simple : nous ne savons pas regarder et étudier l’environnement immédiat qui change régulièrement, nous ne savons pas le comprendre et par conséquent nous ne savons pas agir à bon escient. On peut dire qu’être agile, c’est rester constamment en harmonie avec son environnement.


Un exemple de pédagogie agile


Si le Manifeste pour le développement Agile d'apprenants est simple, sa mise en pratique permettant la mise en place du socle commun demande du temps. Accepter un changement de paradigme n’est pas aisé. C’est un changement de culture, de la même manière que le socle de compétences demande de reconsidérer l’enseignement sous l’angle de la pédagogie :
- Accompagner les actions d’un élève et non plus transmettre à des individus passifs. Ainsi, avec le socle commun, il est clair que la masse de travail dans la classe et en dehors augmente considérablement.
- Enseigner dans le cadre du socle commun, c’est prendre en compte simultanément cinq domaines complémentaires afin de rendre la majorité des élèves actifs, réflexifs, autonomes, responsables à travers leurs choix et leurs apprentissages.
- L’expérience et le pragmatisme des agilistes et du lean sont alors précieux pour mener à bien ma pédagogie.


Trois piliers


Accompagner les élèves grâce au socle et au Manifeste pour le développement Agile d'apprenants repose sur trois piliers :


- une frugalité des moyens
- une communication transparente
- les valeurs courage et confiance


Ce que nous apprennent le Manifeste et l’expérience des agilistes, c’est qu’il n’est pas approprié d’appliquer des méthodes pré-établies qui fonctionnent ou ont fonctionné dans d’autres conditions, même similaires. Au contraire, il est primordial, en premier lieu, d’apprendre à connaître son propre environnement pour inventer des outils adaptés, des processus et des méthodes applicables localement. De plus, afin d’éviter l’enchaînement d’erreurs, les informations doivent être visibles. Ainsi, apprendre à connaître son environnement dans une salle de classe, c’est connaître chaque individu.
Pas seulement ce qu’il sait, mais ce qu’il est, avec ses difficultés, ses doutes et ses découragements. Sans juger. Il est nécessaire d’accueillir son courage avec confiance.


Frugalité des moyens


Il n’y a rien d’extraordinaire dans ma salle de classe. Pas de tables ou de chaises spéciales, pas de matériel coûteux non plus. Des manuels scolaires, des dictionnaires, des feuilles, des post-it, des rouleaux de papier, du ruban adhésif, des tableaux blancs.
Pour des raisons pratiques, afin de ne pas gaspiller le temps et pour pouvoir se concentrer pleinement sur les apprentissages, toutes les tables sont préalablement placées en cercle et non en rangées. Ainsi, tous les élèves sont au premier rang. Ils peuvent tous se voir et échanger sans se retourner. De plus, la distribution et le ramassage de travaux est ainsi pour moi très rapide.
Comme le demande le socle, j’alterne régulièrement des cours magistraux, des apprentissages pendant lesquels les élèves sont seuls, des activités à deux, des travaux en équipes pour apprendre à collaborer et coopérer. Je dois préciser que les activités à deux ou en équipes sont des prétextes pour que chaque élève puisse progresser sans
être mis à l’écart.
Pour les travaux en équipes, en moins d’une minute, les élèves déplacent les tables pour former six équipes. Pour moi, ce sont alors six petites classes de trois ou quatre élèves que j’ai sous les yeux et non plus une seule. Il est alors bien plus simple d’enseigner et de suivre chaque élève dans six « classes » que dans un groupe de vingt-sept
individus puisque les élèves sont plus actifs, plus aidants et plus responsables en petits effectifs.
Chaque équipe possède son propre matériel : des post-it, un tableau blanc format A1, deux fiches pour suivre l’évolution des apprentissages et un panneau-kanban pour une communication transparente.


La communication transparente


Mes méthodes en pédagogie doivent me permettre de mettre en oeuvre le socle commun associé au programme.
Le domaine 1 du socle consiste pour les élèves à acquérir des « langages pour communiquer ».
Pour me rapprocher de ce résultat, une de mes méthodes consiste à rendre les informations visibles par tous les élèves dans la salle de classe. La transparence des informations est une des clés de l’apprentissage et des progrès pour un groupe d’individus.
Le groupe classe est divisé en six équipes de trois, quatre ou cinq élèves. Un panneau-kanban au format A1 est fixé au mur. Chaque équipe possède son propre panneau-kanban. Il accompagne les différentes tâches, inscrites sur des post-it, permettant de travailler le programme officiel. Les élèves ont deux semaines, soit 8 séances, pour les réaliser dans l’ordre qu’ils veulent. Ces tâches sont appelées « tests ».
L’expérimentation est primordiale dans l’apprentissage car lorsqu’un élève est actif, il doit faire des choix. Inscrits sur des post-it, chaque test à réaliser est placé sur le panneau-kanban. Ce panneau au format A1 est divisé en trois colonnes et une case :
- colonne 1 = « Tâches à tester »
Les élèves écrivent les tâches que je propose sur des post-it. Ils gèrent eux-mêmes le panneau et déplacent les post-it de colonne en colonne pour indiquer la progression de chaque apprentissage. De trois à six tâches sont en attente dans cette première colonne. Chaque équipe est autonome et elle choisit l’ordre dans lequel les tests seront
travaillés. Une tâche peut être la conjugaison d’un verbe, la lecture d’un texte, l’apprentissage par coeur d’une liste de mots, la réponse à une question, etc.
- colonne 2 = « En train de tester »
Tous les élèves de l’équipe font la même tâche.
- colonne 3 = « Tests réussis »
Tous les post-it terminent leur course dans cette colonne.
- une case = « les erreurs à ne plus faire »
Dès qu’une erreur apparait pendant la réalisation des tâches, elle est inscrite sur un
post-it placé sur le panneau à la vue de tous. L’apparition rapide d’une erreur est
primordiale pour corriger les apprentissages. Il est impératif de ne jamais laisser une
erreur perdurer.


La colonne 2 « en train de tester » est un processus divisé en plusieurs étapes :

- étape 1 = en train de tester seul : essayer avec des hypothèses

Pendant la première phase, chaque élève de l’équipe travaille seul, sans être aidé
par les autres. Il prend seul des décisions et doit assumer ses réponses. Cette situation est
primordiale puisque le but des apprentissages est l’évolution de chaque individu.

- étape 2 = amélioration de l’écriture : vérification à deux

Si la tâche est une réponse écrite, les élèves échangent leur cahier et vérifient l’orthographe et la grammaire.

Chaque erreur est écrite sur un post-it. C’est la mise en place du domaine 1 du socle, c’est-à-dire la réflexion sur les langages.
- étape 3 = amélioration des réponses : comparer et améliorer à l’aide des réponses des élèves de l’équipe

Les quatre élèves de l’équipe comparent leurs réponses. Ils échangent leurs idées et leurs points de vue.

- étape 4 = test professeur : savoir expliquer ses réponses au professeur

C’est à ce moment du processus que j’interviens. Je vérifie rapidement l’écriture
dans chaque cahier et j’écoute la réponse commune, ou suivant les tâches, les réponses
de chacun. Un des élèves de l’équipe m’explique pour quelles raisons il a écrit cette
réponse. Si besoin, je peux collaborer avec l’équipe et faire un cours de manière
privilégiée.


Les valeurs courage et confiance


Grâce à ce panneau, les élèves sont autonomes. Lorsqu’ils entrent dans la salle de classe pour le cours, ils installent spontanément les tables en équipes, fixent leur panneau-kanban, puis commencent une activité sans que je sois obligé de donner des directives. Le kanban suffit pour les guider. Tous les élèves sont actifs à chaque heure de cours. Je n’ai jamais vraiment besoin de faire de la discipline. A chaque heure de cours, pendant les deux semaines, ils savent ce qu’ils ont déjà fait, ce qu’il doivent faire pendant la séance, et les tâches qu’ils doivent encore faire avant la date de l’évaluation.
Dans cette situation, ils s’entraident les uns les autres. En coopérant ou collaborant, ils utilisent le manuel scolaire, le Bescherelle, ainsi qu’un dictionnaire. Les élèves les plus en difficulté essaient les tâches avec courage, et surtout ne sont pas mis à l’écart. Ils sont contraints de travailler en étant accompagnés et épaulés, comme s’ils appartenaient à une guilde. Si des élèves au début sont réticents, ils se font peu à peu confiance et parviennent à être de plus en plus à l’aise dans les apprentissages.
Puisque le processus proposé par le panneau-kanban suit les directives du domaine 1 du socle commun, il permet surtout de mettre en place simultanément les quatre autres domaines :


- Le domaine 2 : les méthodes et outils pour apprendre

Le panneau permet de visualiser et de canaliser le flux d’informations. Il engage les élèves à utiliser toute documentation au moment propice de l’apprentissage et du besoin de compréhension.

- Le domaine 3 : la formation de la personne et du citoyen

Ils doivent constamment justifier leurs choix. Le travail en équipe et les interactions entre les individus leur apprennent à respecter les règles et à se respecter les uns les autres.

- Le domaine 4 : les systèmes naturels et les systèmes techniques

En utilisant la démarche d’investigation, ils apprennent à expérimenter avec les tests, à émettre des hypothèses et à les vérifier avec un retour d’information très rapide.

- Le domaines 5 : les représentations du monde et l’activité humaine

En travaillant ainsi en équipe, en exprimant leurs points du vue, ils développent « l’esprit critique et le goût de la controverse ». Ils doivent surtout développer leur créativité pour trouver des solutions.


En conclusion


Mon travail consiste donc à passer d’équipe en équipe pour aider chaque élève, pour l’écouter, pour percevoir et évaluer ses difficultés et ses points forts, ou pour faire un cours particulier. Régulièrement je collecte les erreurs écrites sur les panneaux et je peux alors prévoir tel ou tel cours en fonction de celles qui sont le plus souvent commises. Dans ces conditions, j’enseigne, j’accompagne, j’éduque, je recadre et j’évalue constamment.
Grâce à huit ans d’expériences, de tâtonnements, d’échecs et de réussites, grâce également au 4 valeurs du Manifeste pour le développement Agile d'apprenants, je pense que je réussis maintenant sans trop de difficulté à mettre en place les cinq domaines du socle de connaissances, de compétences et de culture associés au programme de français grâce à une pédagogie agile, adaptative et humaniste.

 LE PARTAGE D'EXPERIENCE N°2

 

Pédagogie Agile par Manuella Chainot-Bataille

 

Professeur des écoles depuis 18 ans et Maître formateur depuis 8 ans. Elle a enseigné dans tous les niveaux de la petite section de maternelle au CM2. Elle enseigne actuellement en CP-CE1.

 

Il y a 5 ans, alors que j’envisageais une reconversion professionnelle, que je ne voyais plus comment continuer à enseigner, l’agilité a donné un nouveau souffle à mon métier. Une rupture douce débutait dans mon cartable d’enseignante et formatrice.

 

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LE POINT DE VUE DE L'EXPERT

 

Apprendre Demain - Quand intelligence artificielle et neurosciences révolutionnent l’apprentissage.

 

Magaly Alonzo, data scientist et Alexia Audevart, experte et Google developper expert en machine learning

 

Quel lien existe-t-il entre des algorithmes mathématiques et les neurones qui peuplent notre cerveau ? Si ces derniers ont permis aux grands noms des mathématiques et de la physique notamment d’écrire les premiers souvent la ressemblance s’arrête ici. Pourtant derrière ces deux 2 termes se cachent une véritable histoire de neurones.

 

Pourquoi parlons-nous d’intelligence artificielle, de réseaux de neurones ou encore d’apprentissage ? Tout ce vocabulaire, emprunté aux sciences cognitives, nous renvoie sans cesse vers notre cerveau. Et si finalement, la ressemblance ne se limitait pas qu’au champ lexical ?

 

L’intelligence artificielle a été reconnue comme une science à part entière en 1956 lors du congrès de Dartmouth. À cette époque, une vingtaine de chercheurs et de scientifiques rêvaient d’un autre monde où toutes les fonctions cognitives humaines pourraient être reproduites dans une machine (l’apprentissage, le raisonnement, le calcul, la perception, la mémorisation, voire la découverte scientifique ou la créativité artistique).

 

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 L'INTERVIEW VIDEO

 

Former avec la réalité virtuelle

 

Bertrand Wolff, co-fondateur de la société Antology et Le Pavillon, il est expert de la Réalité Virtuelle. 

 

 

Pour aller plus loin : Former avec la réalité virtuelle : comment les techniques immersives bouleversent l'apprentissage ?

 

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