La lettre Dunod n°6

Novembre 2019

La lettre DUNOD

Innovation pédagogique

 L'INTERVIEW

Innovation pédagogique

 

Interview de Sébastien Picot, ingénieur pédagogique en charge des projets pédagogiques innovants à LILLIAD, Learning center Innovation à Lille.

 

Sébastien Picot, quel regard portez-vous sur les étudiants d’aujourd’hui ?

 

On voit une transformation claire des pratiques des étudiants qui mélangent le rapport à la connaissance et le rapport à leur pratique. En fait, il y a une porosité entre leurs pratiques quotidiennes, leurs pratiques privées et les pratiques qu’ils vont avoir à l’université. Et on constate réellement, pour les primo arrivants à l’université, qu’il y a un fossé entre la méthodologie qu’ils ont pu maîtriser à divers degrés dans le secondaire et les attendus à l’université. Il y a une confrontation entre l’université avec sa vision très académique, sa mission de recherche qui va impacter complètement leur façon de travailler et le besoin d’immédiateté qui est attendue de leur part. On a forcément un problème de fond entre une méthodologie et des connaissances dont la maîtrise demande du temps. Parce qu’il y a une pression de la part de la société au sens large, il faut vite arriver performant, nous sommes dans cette idée qu’il faut que ce soit fait immédiatement une société de la performance et de l'immédiateté. Donc il y a de nombreux champs à explorer.

 

Comment explorez-vous ces champs ?

 

À LILLIAD je suis ingénieur pédagogique multimédia et j’ai une expertise de la technologie numérique et des actions pédagogiques. Je ne suis pas chercheur, je suis un utilisateur de la recherche.

 

À l'ouverture de LILLIAD, en 2016, j'étais plutôt sur une posture de l’innovation pédagogique pratiquement grand public avec une inclusion énorme des nouvelles technologies, réalité virtuelle, réalité augmentée, des escapes games, les applications mobiles. On attendait de nous que nous mettions en avant des actions exemplaires sur les « nouveautés » en pédagogie à l’université.

 

Nous avons exploré le champ des possibles avec les équipements et les outils numériques dont nous disposions, nous avons monté des actions comme des escapes games, des expériences en réalité augmentée, c’était très bien, très joli, mais ni pour les enseignants, ni pour nous ça ne répondait aux besoins.

 

Et il s’est avéré très vite que ce n’était pas réalisable parce qu’il aurait fallu avoir une équipe énorme avec du développement, et beaucoup de technologie.Il ne s'agissait pas de créer un showroom de la pédagogie mais un tiers-lieu de la pédagogie. 

 

Notre rôle est d’accueillir, de permettre et de favoriser les émergences de nouvelles modalités pédagogiques, pas de les réaliser, mais plutôt de les faire réaliser par les enseignants. Nous accompagnons les enseignants qui étaient déjà en mouvement pour consolider leurs pratiques, et nous accueillons ceux, un peu plus frileux et moins à l’aise, pour les aider à mettre en place une nouvelle forme de pédagogie dans leur quotidien ou dans leur séance.

 

Nous avons utilisé la diversité des espaces proposée par LILLIAD. Nous avons passé une année avec ma collègue documentaliste à faire un état des lieux des espaces, des technologies, des ressources humaines, à étudier le rapport entre la bibliothèque, ses usages et les espaces pédagogiques afin de créer de nouveaux espaces où les enseignants pourraient venir expérimenter, tester de nouvelles pratiques tout en bénéficiant d’un accompagnement de proximité. Nous voulions aussi créer du lien entre la bibliothèque, où les étudiants viennent travailler en autonomie ou en groupe, et la pratique de l’enseignant dans son cours.

 

Nous avons fait des enquêtes poussées auprès des enseignants pour connaître leurs besoins, leurs pratiques, leurs questionnements et leurs freins, ce qui nous a permis de mettre en place des leviers pour les aider dans leur expérimentation pédagogique. Nous ne faisons pas de formation, nous accueillons les actions de formations, nous discutons avec les enseignants, nous sommes disponibles sur les équipements et les services.

 

Nous avons glissé tout doucement vers l’expérimentation en faisant de l’artisanat de masse. Nous accueillons les enseignants avec leurs connaissances des nouvelles pratiques pédagogiques, nous prenons en compte les limites qui vont exister entre les emplois du temps, la taille des groupes et les investissements possibles afin de pouvoir définir ensemble un projet. Nous montons avec eux les attendus du cours puis l’enseignant s’occupe du contenu. Nous nous occupons des comportements, des méthodes. Nous les libérons de tout ce qui est lourd à gérer et anxiogène dans l’organisation, c’est-à-dire les plannings et la technologie, ils peuvent alors se concentrer sur leur pédagogie et renforcer ce qu’ils savent faire ou essayer de nouvelles choses sans prendre de risques car il y a une équipe support.

 

Nous faisons un énorme travail d’analyse des besoins et des réponses possibles pour savoir si nous pouvons mettre en adéquation un besoin, un questionnement, avec nos compétences. Ensuite nous faisons des propositions aux enseignants, nous les testons, nous les mettons en place. Si elles fonctionnent nous les formalisons afin de pouvoir les transférer, c’est-à-dire les proposer à d’autres enseignants, dans d’autres lieux.

 

Par exemple : si nous faisons un atelier d’apprentissage par problème avec une solution numérique que nous testons avec des L3 en chimie, est-ce que nous pourrons le faire avec des L1 en chimie ? ou avec des M1 en chimie ? et ensuite est-ce que nous pourrons le faire avec une autre discipline ? Nous essayons d’essaimer tout doucement, nous allons faire des expérimentations en physique ou en biologie, et si ça fonctionne nous faisons des tests dans d’autres domaines scientifiques.

 

L’idée n’est pas seulement de proposer de l’innovation mais de générer des pratiques. Parce que cela va dépendre de l’enseignant. Pour un enseignant qui n’a fait que du cours TD puis du cours amphi de façon assez classique, faire un travail de groupe c’est déjà de l’innovation. Au contraire, on ne va pas forcément innover de façon spectaculaire avec quelqu’un qui est habitué à travailler en réalité augmentée, en revanche nous allons réfléchir à la façon dont nous allons pouvoir généraliser ce que nous mettons en place.

Cette expérimentation est pratiquement continue et elle donne des résultats très positifs. Elle permet de créer une communauté de pratiques autour de la pédagogie, et de l’expérimentation. Ici nous n’avons aucun filtre de composante, de discipline, de provenance. Nous avons bien sûr une majorité d’étudiants du campus scientifique de l'université mais nous accueillons aussi parfois des personnes du secondaire, des DAEU et ponctuellement des personnes qui sont extérieures à la communauté universitaire, des associations, des partenaires de LILLIAD.

 

Par exemple, si un enseignant vient vous voir, comment cela se passe-t-il ?

 

L’enseignant nous fait part de son envie. Nous allons réfléchir avec lui, l’accompagner, il va profiter des espaces et ainsi pouvoir proposer à sa communauté, à ses pairs, une nouvelle approche. Ce qui est intéressant pour moi au vu de la richesse des sujets sur lesquels je travaille, c’est de pouvoir faire se rencontrer des enseignants qui ont une même problématique mais sur des matières différentes. Les échanges sont très riches parce que nous travaillons très régulièrement avec une trentaine d’enseignants et régulièrement avec 150 enseignants ou personnes en situation d’enseignement. Ce partage crée des liens et alimente une dynamique.

Mon rôle évolue, je n’ai plus à susciter l’envie d’aller vers un renouvellement des pratiques mais j’observe ce que les enseignants ont réalisé et je formalise ces nouvelles pratiques.

 

Nous proposons aux enseignants une offre très souple, peu normalisée, qui prend vraiment en compte leurs besoins. Nous partons sur des dispositifs assez restreints, à la carte, qui donnent beaucoup de souplesse et génèrent des capacités à s’adapter aux spécificités.

Nous allons d’une simple présence, pour accompagner techniquement, à la coconstruction, la conception, l’animation, la mise en place des méthodes collaboratives. L’enseignant est spécialiste pédagogique et scientifique de sa discipline, notre rôle est de faciliter la réalisation. 

Par exemple, un enseignant en chimie et une bibliothécaire de liaison ont coconstruit des séances pour un cours de rédaction d’articles scientifiques d’un niveau élevé. La nouvelle méthode qui en a résulté a pu être généralisée à d’autres disciplines.

Toute cette expérimentation génère une montée en compétences autant pour les enseignants que pour nous. Nous parvenons à un cercle vertueux qui permet à chaque partie d’évoluer en même temps et là nous devenons un bon maillon dans la chaîne de l’innovation.

 

Pouvez-vous développer le concept de création d’une communauté de pratiques ?

 

C’est quelque chose que je m’efforce de faire mais c’est long parce que je manque de moyens de fonctionnement, d’effectifs, pour déployer l’action.

Les enseignants se rencontrent facilement dans un Learning center où sont aussi accueillies des actions qui sont en lien avec les laboratoires, avec des évènements. Pour optimiser ces rencontres et favoriser les échanges d’idées et le partage des expériences je cherche à créer des modèles, des espaces et des moments d’échange où on donne la parole aux enseignants avec différents regards. Trois expériences sont en cours :

Le rendez-vous salle Y. Au mois de juin, je rencontre les enseignants pour leur expliquer ce que nous proposons, les évolutions, les nouveaux équipements que nous avons acquis, ce à quoi ils peuvent servir, et ce que j’ai prévu de faire. En retour je leur demande quels sont leurs envies et leurs besoins pour l’année suivante. Je leur fais part aussi de choses très pragmatiques comme s’y prendre à l’avance pour réserver un créneau (cette année nous avons eu 250 jours de réservations).

Ypérience. C’est un genre de café débats autour d’une question pédagogique de fond soulevée par le projet présenté. C’est ouvert à tous. Un enseignant présente pendant 10 minutes des actions qu’il a réalisée à LILLIAD, il va juste à l’essentiel de l’action, plutôt expérimentale, suivent 20 minutes de questions-réponses. Ont déjà eu lieu : les classes inversées, les apprentissages par problèmes, les méthodes d’idéation, le pluridisciplinaire.

La journée portes ouvertes. Le service pédagogie se présente au grand public et met en avant les actions phares. Cette rencontre permet de créer des liens mais aussi de générer de la sérendipité. Cela nous oblige aussi à formaliser nos expériences pour les mettre en ligne afin qu’elles soient accessibles tout le temps.

 

Quels sont les retours que vous avez des enseignants et des étudiants ? 

 

Globalement, ce qui est sûr, c’est qu’au niveau statistique, réaction, envie, plaisir, c’est très positif tant côté enseignant qu'étudiant. Nous savons aussi que beaucoup d’actions initiées ici ont essaimé et sont maintenant réalisées au sein de certaines composantes voire dans d’autres espaces du même type.

 

Nous avons constaté aussi que c’était efficace dans la transformation des comportements. Pour les étudiants qui suivent un cycle de 5 ou 6 séances, voire plus, ceux qui viennent plusieurs semaines d’affilée même si c’est 2 heures par semaine, la 3e ou 4e séance nous constatons qu’il s’est passé quelque chose. À la 1re séance ce sont des étudiants qui arrivent avec leur casquette, leur manteau et qui attendent 2 heures plus tard que ça soit fini (l’étudiant normal, rires) mais à la 4e séance ils arrivent 5 minutes en avance, ils sont connectés, et quand on dit on travaille, ils travaillent.

Au niveau des enseignants, nous n’avons pas fait d’analyses fines, mais nous constatons que les pratiques ont bien évolué. Venir à LILLIAD dans le cadre d’une action pédagogique c’est un moment précis dans la séquence pédagogique.

Ce que nous ne savons pas c’est l’impact réel sur les apprentissages. Il faudra en reparler dans 5 ans avec les L1 de cette année.

 

Sur leurs pratiques réelles, sur la méthode, nous constatons des progressions, mais est-ce qu’ils ont mieux appris ?

 

Là il faudrait monter une vraie étude. Sur une même population, à différents moments de l’année, je vois une augmentation de la qualité c’est-à-dire que les productions de cette année sont supérieures en termes de contenu, en termes de qualité d’écriture, en termes de diversité des sources. Et cela fait 2 ans que nous sommes en forte progression lors des soutenances du mois de juin. Nous supposons que nous sommes liés à cela mais pour en être sûr il faudrait réaliser une étude sérieuse.

Autre exemple : cela fait 2 ans que nous accompagnons le tutorat disciplinaire. Nous accueillons l’étudiant-tuteur pour lui donner les meilleures conditions de temps, de logistique, de matériel. Mais nous ne sommes pas prescripteurs, nous sommes déclencheurs c’est-à-dire que nous coconcevons le tutorat avec tous les acteurs : l’étudiant, l’enseignant, le bibliothécaire de liaison* et l’ingénieur pédagogique, chacun apportant ses savoirs et savoir-faire. Ce dispositif expérimental devra faire l'objet d'une évaluation pour déterminer son impact sur la réussite de l'étudiant tutoré. 

 

Quelle est la place du livre dans cet accompagnement ?

 

Plus les étudiants viennent ici, plus ils lisent des livres. Nous faisons de la pédagogie en lien avec les ouvrages. Chaque fois que c’est possible et si cela apporte quelque chose au projet nous ouvrons vers les ressources documentaires. Nous sortons les étudiants de la phase de consommation de l’ouvrage, pour recréer du lien avec les pratiques et les bibliothécaires. Nous trouvons 2 ou 3 exemples qui vont leur faire découvrir que la solution de leurs problèmes peut être dans un livre, nous les amenons au livre pour qu’ils montent en compétence en licence (surtout en L1).

Avec leur enseignant et le bibliothécaire, nous les formons aux compétences informationnelles sur un sujet qu’ils étudient. Nous les aidons à identifier l’interlocuteur spécialisé qui connaît toutes les ressources disponibles et qui lui fera gagner du temps.

 

Nous encourageons le contact personnel et les échanges personnalisés. Les enseignants s’appuient sur ce dispositif. Il y a deux ans c’était l’enseignant qui faisait ce cours de recherches documentaires. Aujourd’hui nous mettons la bonne personne et ses compétences au service de l’étudiant. Nous sommes en train de gagner ce pari. Les différents acteurs travaillent ensemble. Les compétences sont mieux valorisées et maîtrisées. Cela crée une vraie dynamique.

Grâce à cette chaîne nous faisons évoluer les pratiques pédagogiques, ce sont toutes ces choses expérimentées à tester qui contribueront à la réussite du plus grand nombre d’étudiants.

 

*bibliothécaire-référent dans une discipline donnée qui est identifié comme l'interlocuteur privilégié de la communauté disciplinaire.

 

Retour d'expériences

LE PARTAGE D'EXPERIENCE

 

Le SILEX de emlyon business school

Thierry Picq, directeur de l’innovation, emlyon business school

 

emlyon business school a ouvert, il y a un an environ, un espace unique et innovant de 1 000 m2, le SILEX (Supporting Innovation et Learning EXperience) qui poursuit l’objectif d’être un laboratoire des nouvelles façons d’interagir, de travailler, d’apprendre et de coopérer et un prototype du futur site d’emlyon business school de 30 000 m2, qui ouvrira ses portes en 2022, dans le centre-ville de Lyon.

 

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LE POINT DE VUE DE L'EXPERT

 

Quand un prof innove en mode design thinking !   

Jean-Charles Cailliez, directeur d’HEMiSF4iRE et vice-président Innovation de l’Université Catholique de Lille

 

Quel rapport y a-t-il entre un enseignant et un designer ? A priori, aucun ! Quel point commun entre un professeur et un architecte ? Pas plus ! Pourquoi alors s’intéresser au codesign lorsque l’on enseigne ? En quoi les méthodes inspirées du design thinking peuvent-elles stimuler la pédagogie, voire l’innovation pédagogique ? Un élément de réponse est apporté ici avec l’expérience de « classe renversée », telle qu’elle est pratiquée à l’Université Catholique de Lille dans un cours de génétique moléculaire.

 

 

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